Après dix jours de trek intense dans le nord-ouest du Laos, entre jungle épaisse, chutes d’eau, quelques gamelles et des nuits marquantes au sein de villages de multiples ethnies de la région, je souffle un peu en attendant un bus qui doit m’emmener à six heures de là, vers le centre du pays. D’autres ethnies et d’autres chemins de traverse, je suis mordue d’impatience, mais la fatigue commence à se manifester, me faisant papillonner des yeux.
Immobile, des images tournent en tête, le patchwork culturel du Laos, l’accueil des Laotiens, des tranches de vie quotidienne attrapées, mais le spectacle se déroule aussi sous mes yeux tandis que j’observe la douce animation de la petite station de bus.
Des femmes de plusieurs ethnies, distinctes par leur coiffe, leurs bijoux, la découpe et le choix des étoffes, déchargent leur marchandise destinée au marché situé juste en face… Des enfants jouent et enjambent ces lourds paquets débordant de légumes des collines et de tissus brodés par les femmes des villages. Certaines femmes plus âgées vendent des herbes médicinales, collectées dans des recoins de cette jungle épaisse qui nous entoure.
Un sourire facilite tout, et c’est d’autant plus vrai dans ce pays qu’est le Laos, où la douceur de vie semble inscrite dans le patrimoine génétique de tous, surmontant toutes les différences entre ethnies… Alors je ne peux m’empêcher de sourire, mon sac crasseux sur les genoux. Le bus aura deux heures de retard, tant pis.
Là une petite fille joue sur une bute de terre, tandis que sa soeur aînée garde le petit-dernier de la fratrie emmailloté sur son dos, à la manière d’une petite maman. Un petit garçon ramène un sac à sa mère, qui en fait un inventaire scrupuleux. Des hommes d’affaires chinois passent des coups de téléphone dans la cacophonie du marché.
Je m’arrête.
Je vois tout de travers.
Je me sens stupide tandis que je repasse en revue tout ce que j’avais regardé précédemment.
Le sol est jonché de détritus. Il y a des dizaines et des dizaines de bouteilles en plastique sur le sol, des papiers volants, des emballages disparates. Je suis dans une décharge sauvage.
La petite fille qui tient un nouveau-né sur le dos est pieds nus parmi les déchets. Sa petite soeur joue dans des restes de nourriture, des pastèques qui pourrissent, des légumes avariés. Elle pioche autour d’elle et met à sa bouche des graines trouvées au sol. Ses mains noires sont déjà celles d’une vieille dame, brûlées par le soleil et la crasse.
Le petit qui ramène un sac à sa mère assise sur la place du marché ramène en fait ce qu’il vient de collecter dans les environs. Des pantoufles roses en bon état, des bouteilles en plastique, une mangue abîmée.
Les entrepreneurs chinois donnent des ordres aux Laotiens qui transportent des caisses de fruits vers des camions en direction de la Chine. Le rapport de force est brusque. Le chef est facilement décelable et aboie en mandarin.
Je n’ai pas vu une salle de bain depuis une dizaine de jours, me contentant des cours d’eau et des pompes artisanales bricolées dans les villages isolés. Mais ces corps n’ont jamais vu les salles de bain auxquelles je suis habituée.
Je cligne des yeux et je ne comprends pas ce que je dois ressentir, mon questionnement bobo de voyageuse en bandoulière.
Est-ce dû à mon séjour prolongé dans ce pays très pauvre, à côtoyer au quotidien la pauvreté des villages isolés des montagnes, la saleté des petites villes excentrées, les enfants pieds nus qui courent dans tous les sens en lançant des sourires à la Visage Pâle que je suis?
Je n’ai pas été choquée par ce qui m’entourait.
Je déambulais, saluant les uns et les autres, répondant à leur curiosité bienveillante et alimentant toujours un peu plus mon imaginaire de ces visages fiers et marquants. Mon appareil hors de prix en bandoulière, un sourire ingénu aux lèvres, je ne voyais pas que j’étais dans une décharge à ciel ouvert, dans un marché puant aux poissons picotés de mouches.
Maintenant que je le réalise, que je mesure ma bêtise, mon aveuglement et ce statut privilégié qui me colle à la peau, que dois-je faire? Quelles émotions sont justes? Les regarder avec pitié ou effroi, est-ce la façon appropriée d’appréhender ce qui se passe autour de moi?
Je m’assieds et je cogite. La réflexion est stérile.
Je retourne me mêler à la vie du marché, communiquant par gestes et par des regards soutenus aux uns et aux autres. Mon vocabulaire laotien s’étoffe un peu plus chaque jour.
Je ne leur ferai pas l’insulte de la pitié.


@ Ted: merci d’avoir pris le temps de poster un commentaire! Plus ce voyage avance et plus j’ai du mal à mettre des jugements définitifs sur les lieux, et du coup séance de flagellation si je n’apprécie pas un endroit comme j’aimerais être capable de le faire…
@ Ben: merci du compliment, mais je t’avoue sur le coup je me suis sentie insensible et à mille lieux de ce que j’aurais aimé être capable de percevoir.
@ Laura: merci à toi!
NowMadNow
Je viens de tomber sur ton Blog et j’avoue être séduis.
Surtout par ta manière à appréhender les choses et le fait de ne pas tomber dans le « pathos ».
Raconter, témoigner sans juger, est une belle chose.
Magnifique texte et les photos qui l’illustre le sont tout autant…
Un récit qui fait plus que réfléchir…
Ton récit est très poignant, je peux imaginer ce que tu as ressentis.
Tes photos sont vraiment sublimes.
@ Ye Lili: merci à toi miss de venir poster un p’tit message! J’ai moins le temps de suivre tes aventures européennes pour l’instant, mais je me rattraperai!
Et … je dois répondre à ton mail! D’ici trois semaines, ce sera plus calme, j’aurai plein de trucs à te raconter.
@ Catherine: le plus important? Je ne sais pas. C’est mon manque de déchiffrage de cette pauvreté qui m’a pas mal perturbée, je voyais les choses comme « normales »… ou disons, que je me posais pas plus de questions que cela en observant avec curiosité et plaisir tout ce qui m’entourait.
Oui, j’ai vu ce documentaire! Très très impressionnant! On le reverra ensemble
@ Tiphanya: merci!
Mon but n’est certainement pas d’apporter des réponses, sur un tel sujet en plus.
@ Anais Pueyo: merci à toi d’avoir pris le temps de poster un commentaire!
NowMadNow
Aline,
ce texte est fort, juste et touchant. Il m’a beaucoup marquée.
« La réflexion est stérile ». Ca résume bien le sentiment qu’on ressent en ces situations.
Dans mon cas s’ajoute l’impuissance.
Ne perds pas la foi en tes rêves, et bonne route.
Liane,
je trouve que ce texte est le plus important de tout ton blog depuis le départ.As-tu déjà vu
« le cauchemar deDarwin’,ce fabuleux documentaire sur le Lac Victoria?
Keep on trucking,Love
C’est très bien écrit, et la question reste effectivement en suspend.
Waou… j’adore ton texte!