Après avoir fait la connaissance d’un photographe extrêmement talentueux à Hanoi, le hasard a décidé de frapper une seconde fois…
Cette fois-ci, je n’étais pas égarée. J’étais affamée.
C’est en effet un motif bien prosaique, la recherche d’un curry indien bien épicé, qui m’a ammené dans un petit restaurant… qui s’est révélé être une galerie de photos très connue! La gourmandise est un défaut bien intéressant!
Un oeil sur la carte, un oeil sur les murs recouverts de photographies. Pleines de vie, de regards, de personnages, l’oeuvre de ce photographe m’interpelle. Je prends donc une des brochures qui traînent dans un coin, loin de me douter que le photographe est le maître des lieux et qu’il est en face de moi, en train de classer des papiers.
Attiré par mon appareil photo, c’est lui qui viendra s’attabler près de moi et mon curry brûlant.
C’est là que la conversation s’anime et qu’il faut que je prenne des notes… Voici donc Mr Cu, un grand sourire aux lèvres, répondant à toutes mes questions et sortant de sa malle à trésors ses volumineux objectifs.
Cet homme de 67 ans me raconte alors qu’il ne photographie que depuis seize ans: un jour, il a emprunté un appareil photo et la passion des images ne l’a plus quitté. Et ce n’est que trois ans après s’être lancé dans la photographie que ses clichés serontont repérés et exposées en Italie, puis en France.
Mais plus que le succès mérité de l’artiste, c’est son parcours qui m’intrigue.
// Né sur l’eau
Mr Cu est véritablement né sur la Perfume River, rivière traversant la ville historique de Hué.
C’est sur un bateau, un sampan traditionnel, qu’il vient au monde et vit au quotidien avec ses six frères et soeurs, ses grands-parents et ses parents, sa famille ne s’installant dans une habitation sur la terre ferme que dix ans plus tard.
Ses parents, illetrés, travaillent particulièrement dur et envoient les enfants à l’école. Ses six frères et soeurs sont désormais… instituteurs et rient de voir leur frère partagé entre la gestion d’un restaurant et d’une galerie d’art!
// Le déclic à la cinquantaine
Monsieur Cu me raconte en souriant qu’aujourd’hui il est facile d’être photographe au Vietnam car le pays est de plus en plus ouvert, malgré l’idéologie communiste, et que de nombreuses galeries s’intéressent à la culture vietnamienne. Et si tous les touristes semblent trimballer un appareil, son attrait pour la photographie lui est venu bien tard…
A 51 ans, à la tête d’un restaurant à succès, il a eu envie d’emprunter un appareil photo pour conserver la mémoire de la rivière sur laquelle il est né et a grandi, la mémoire des gens simples qui vivent dans des conditions précaires, groupés sur des bateaux en bambous.
Il suffit de scruter quelques instants les murs de ce restaurant hybride pour se rendre compte que Mr Cu est passionné par les portraits de la vie quotidienne, les fermiers, les pêcheurs, les enfants qui courent nus dans cette rivière magique.
Ses clichés, joyeux, colorés, semblent pénétrer l’intimité de ceux qu’il photographie.
Je m’extasie devant sa faculté à intégrer la vie de ceux dont il brosse le portrait, mais il me répond que c’est très facile pour lui: il ne photographie que cette région qu’il connaît depuis toujours, la seule région qu’il connaisse. Compte-tenu de son travail dans le restaurant, il ne part jamais à plus de 60 kilomètres de chez lui. Il parle la langue, connaît les expressions des Anciens, partage le même passé. Tous ceux qu’il photographie l’accueille donc comme un proche et les enfants l’appelent “Grand-Pa”.
// Un homme modeste, perpétuellement surpris par son succès
Ne lui dites pas que ses clichés sont de l’art! Il rougit et repousse le compliment d’un geste de la main. Cette main qui me montre alors le restaurant: ça c’est son travail. Tous les jours. En famille. Sa femme est en cuisine. Il lui fait signe de s’approcher. Non, la photographie ce n’est qu’un hobby.
Et il ne pourrait absolument pas enseigner la photographie, il ne se perçoit en effet que comme un amateur…
C’est simple, me dit-il, j’ai tout appris sans formation, dans des livres que je trouvais. La photographie, ce n’est pas une science compliquée: on l’aime, on l’essaie et voilà cela devient une réalité.
Le passage au numérique l’a ennuyé au départ. Il aimait bien les chambres noires. Loin de l’agitation de tous. Mais on n’a pas le choix me dit-il!
La photographie est donc ce passe-temps qui le détend, qui lui permet de renouer avec ses souvenirs… et qui amènent des curieux dans son restaurant! Il me chuchote qu’il aimerait bien un jour prendre des vacances et répondre à l’invitation de nombreuses galeries européennes… ainsi que du gouvernement français! Mais la retraite, ce n’est pas pour tout de suite.
Très modeste et ne s’habituant pas à sa notoriété, il n’a de cesse d’être surpris face aux marques de reconnaissance qu’il reçoit du monde entier. Il sort un classeur qui répertorie les articles de presse, les maquettes de livres et de guides de voyage, les mots de remerciement de sa très large clientèle. Son visage faussement sage s’illumine, il rit comme un enfant en me demandant de traduire certaines coupures de presse internationale.
// Le pêché mignon du restaurateur
Mais puisqu’il se définit d’abord et avant tout par son restaurant… quel est le plat dont il est le plus fier?
Ses pancakes moelleux à la banane et au chocolat ont beaucoup de succès – il me mettra sous le nez une large assiette pour m’en démontrer le fondant – mais lui ce qu’il préfère ce sont les galettes traditionnelles de Hué, garnies de fruits de mer.
Ces galettes, ce sont les Banh Khoai: fines et croustillantes crèpes de farine de riz garnies de germes de soja, de crevettes, de chair de poissons de la rivière et de cacahuètes grillées et pilées. Banh Khoai était un nom rêvé puisqu’il signifie “crèpe joyeuse”…
// L’ Adresse
Un endroit surprenant, une magnifique galerie de photos et… un excellent restaurant à petits prix. C’est le Mandarin Café, 24 Tran Cao Van Street, Hue. La carte est en vietnamien, anglais et français.
Et chaque client repart avec un cliché en forme de carte postale…
Pour admirer les photographies de Mr Cu et découvrir le menu du restaurant, c’est par ici.


@ Pierre: on a vécu exactement la même chose alors! Hasard, repas délicieux et découverte de ses photos
La femme de Mr Cu est en effet une excellente cuisinière!
Je file lire votre article.
@ Michel: merci d’être repassé par ici!
NowMadNow
C’est marrant, nous aussi on a rencontré monsieur Cu en novembre, et nous aussi on été affamés et c’était un pur hasard, et peut-être le meilleur repas que l’on aie mangé au Vietnam ! Pourtant, c’est un pays où on mange super bien.
Passionnés nous aussi de photographie, tomber sur cet endroit a été d’un rafraîchissement total ! On en parle sur notre blog de manière bien moins détaillée que toi, en tout cas ton article m’a fait plaisir et m’a rappelé de bons souvenirs : merci !
Je retrouve votre blog de voyage et prend le train en marche.Cet homme à bien raison , la photographie ne s’apprend pas.Pas plus que l’art en général.C’est une façon de voyager dans la vie…comme vous le faite…
@ Bruno: il y a eu un troisième photographe en fait… A Hoi An. Mais j’avais commis une erreur: trop planifier le séjour dans la ville et réserver un billet pour retourner dans le nord. Du coup, j’ai loupé sa super proposition: l’accompagner dans ses repérages en bateau vers les petits villages de la région. GRRRRRR
@ Patty: merci à toi
@ Catherine: la lumière est très différente dès que l’on quitte le nord du Vietnam, fini la brume, l’atmosphère vaporeuse… Un autre climat!
NowMadNow
Encore un photographe ? Décidément ! On comprend que cela t’inspire ensuite. De ce qu’on peut apercevoir ces photos ont l’air intéressante !
Tout simplement magnifique… Merci!
Les photos de Mr Cu sont exceptionnelles. Comment fait-il pour la lumière?
Merci de nous le faire découvrir.
T.