Il est tard, la rue centrale de cette petite ville s’endort déjà tandis que mon estomac délaissé se manifeste…
Je papillonne des yeux en tentant de réaliser que je ne suis qu’à dix kilomètres de la Chine, dix mille mètres, peut-être vingt mille petits pas …
Le Laos a des voisins qui lui font souvent de l’ombre, Vietnam, Thaïlande, Cambodge, Chine et Birmanie, mais heureusement devient peu à peu une destination touristique à part entière.
Mais de touristique, cette toute petite ville n’a rien, tout juste un point de passage pour des voyageurs en quête d’expéditions dans la jungle et de découverte des dizaines d’ethnies qui se mélangent dans ce patchwork culturel qu’est le nord-ouest laotien.
Une ligne dans mon guide bleu pour me guider vers un restaurant servant des plats adaptés aux papilles des Visages Pâles…
Pourtant, juste à côté de ce restaurant jugé satisfaisant pour les touristes, il y a une cantine éclairée de néons. A l’extérieur, rien n’est traduit en anglais… ni en laotien. Je pénètre dans ce lieu aux carrelages brillants. Les baguettes des clients se posent, leurs regards se détournent des écrans géants, et malgré mon entrée à petits pas, je suis vite repérée et scrutée.
Je suis en fait dans un restaurant chinois destiné aux Chinois. Pas de Blancs ni de Laotiens ici, j’ai passé une frontière invisible.
J’entraperçois les serveuses qui me regardent en gesticulant. Leur langage corporel me fait penser qu’elles sont en fait intimidées… Ne parlant ni anglais ni laotien, elles doivent appréhender de venir prendre ma commande. L’une s’approche enfin, un joli sourire aux lèvres. Elle me touche le poignet et m’emmène en cuisine, me montrant le réfrigérateur bien garni, les épices… Je vais donc faire mon choix ici, parmi tous ces légumes que je n’identifie pas, ces canards potelés et déplumés, ces marmites qui fument et embaument la pièce… Je pointe du doigt un légume vert en branches bouclées et des petits paquets de tofu. La jeune serveuse a l’air satisfait et me chuchote “hello, hello” à l’oreille en me conduisant à une table au milieu de la pièce.
Les clients me dévisagent à nouveau. Je pressens qu’ils ne doivent pas avoir vu beaucoup d’Occidentales. Je serai donc un échantillon d’Europe, juste devant eux. Des sourires incrédules marquent leur visage. Plutôt habituée à scruter les autres, j’accepte ce juste retour des choses.
Autour des tables, le sol est jonché de papiers, de baguettes usagées, de boules de riz. Les clients jettent constamment quelque chose à terre. Je me souviens alors des remarques d’autres voyageurs: “les Chinois sont sales”, “les Chinois n’ont pas de manières”… N’aimant pas labelliser les gens et encore moins des peuples entiers, je m’amuse à les voir engloutir avec dextérité les plats qui parsèment les tables rondes, répondant ainsi à leurs regards soutenus.
Trois hommes se lèvent et me font des signes en s’approchant. Ils s’installent à ma table, comme on entrerait dans la cage aux lions. Je dois leur faire peur également, mais leur curiosité a pris le dessus sur leurs appréhensions.
Ils me parlent vite, appuient certains mots. J’ai fait des progrès en laotien, mais en mandarin je n’ai pas le moindre repère. L’un d’eux commence alors à me faire des signes. Il essaie de mimer quelque chose. Ses doigts, ses paumes, un cercle… Un anneau! Je souris, je comprends ce qu’il essaie de me dire. Non, non, je ne suis pas mariée. Puis un autre client enchaîne, il tapote son ventre… Non, non, je n’ai pas d’enfants. Les gestes fusent alors et je m’y perdrais… Mais une vraie conversation commence et je suis sidérée par la variété des sujets que l’on réussit à aborder avec nos menottes. Je leur raconte alors que je voyage depuis un an et demi, que je prends beaucoup de photos et encore plus de notes sur mon calepin, que je viens de loin et que ma famille me manque. On dessine une carte du monde sur un bout de serviette. Ils viennent du sud du Yunnan, région frontalière avec le Laos, et vont rester plusieurs semaines dans la région pour la récolte des pastèques. Ils ne parlent pas laotien et leur famille leur manque.
Des assiettes gargantuesques arrivent sur ma table. Je ne connais pas le mot pour dire merci alors je le fais par signes. Les clients restés en retrait s’approchent peu à peu, décomplexés par les autres accoudés près de moi. Ils veillent à ce que mon verre de thé vert ne désemplisse pas.
Je crois que je passe une sorte de test en réussissant à manger mon repas à l’aide de baguettes. La conversation des gestes reprend, tous semblent détendus, et moi je suis incrédule en réalisant que je parle une nouvelle langue, un langage universel riche et créatif.
J’immortalise certains visages fiers, les signes extérieurs de richesse de ces travailleurs chinois de la classe moyenne, leur regard bienveillant et amusé. De leur côté, ils dégainent des téléphones portables et me rendent la pareille. On rit tout le temps et je passe certainement une des meilleure soirée de mon séjour laotien, suspendue à leurs gestes vifs, à leurs intonations qui renforcent leurs mimiques. On me félicite sur mon teint, sur mon nez plus fin que le leur, sur mon carnet de notes avec ce drôle d’alphabet si éloigné du mandarin. On me trouve deux maris, deux amants, une petite fille à dorloter, des cartes de la Chine.
Littéralement hypnotisée par leur accueil, je passerai toutes mes soirées dans ce petit univers destiné à cette classe aisée d’entrepreneurs chinois. A chaque fois étudiée, à chaque fois acceptée.


Je parie que tu ne regrettes pas de ne pas être entrée dans le restaurant « à touristes »…
Très joli moment ![]()
krystelle
@ Laura: ce petit galopin m’a fait courir… il a vite compris qu’on pouvait improviser une partie de cache-cache parmi la volaille effrayée de son petit village. Puis il s’est arrêté deux secondes top chrono pour souffler et… voilà la photo dans la boîte
NowMadNow
Mon Dieu, la photo du petit est magnifique !
@ Tiphanya: ce que tu as vécu au Kirghizstan doit vraiment rester gravé, je n’en doute pas! J’essaie de faire de plus en plus confiance à ce langage qui ne passe pas du tout par les mots. Parfois, je le trouve même plus « intense » que lorsque l’on peut comprendre la langue de l’autre. En tous cas, on est souvent morts de rire, ce qui facilite déjà toute situation!
Il y a quelques minutes, une vieille femme m’a interpellée pour que je goûte avec elle les fameuses « bitter nuts » que chiquent beaucoup de femmes en Asie. J’ai pouffé de rire en découvrant l’amertume de ce qui ressemble à une cerise, et elle s’est mise à rire comme une enfant. On a commencé à parler avec nos mains et j’ai eu du mal à partir.
@ Alain: merci d’être passé par ici! Ravie que cela te plaise! A bientôt.
NowMadNow
LE langage des signes peut permettre beaucoup. Il m’a ainsi sauvé la vie lors d’une longue discussion au Kirghizstan. Tout du long j’étais persuadée de ne rien comprendre et que mon interlocuteur comprenait ce qu’il voulait comprendre de mes vagues réponses. Et pourtant quelques heures plus tard, sa fille qui était absente me présente sa maison et j’étais hyper fière de découvrir que je savais déjà beaucoup de choses.
Un moment de compréhension tellement surprenant qu’il fait parti des moments forts de mon voyage.
Coucou Aline, très chouettes tes com’s et photos !! Encore…! A bientôt et en attendant, de gros bisous de Bxl ;o)
@ Xtinette: merci beaucoup!
@ Ye Lili: j’ai pensé à toi là-bas, à tes récits sur la Chine
@ Catherine: merci!
@ Dé: j’espère que tu vas bien miss! A bientôt
@ Patty: merci à toi!
NowMadNow
Tes portraits sont magnifiques !
Aaah merci Aline… j aurais pu ecrire un texte proche du tien. C est exactement pour ce genre de moment que j aime la Chine et les Chinois, exactement. Et meme s il y a bien des raisons pour aimer moins ce pays, ce genre de moments fait toujours pencher la balance en faveur de ce peuple si eloigne de nous!
Liane
Quelle joie profonde de lire ce texte .
Récit Captivant : )
Bisou, vivement la suite.
Magique! Comme à chaque fois ![]()
Merci ma belle!
Bisouxx du centre de la Belgique