Mooks: les hybrides qui donnent du souffle à la presse

 

Le zapping médiatique me désoriente terriblement. Quand j’étais petite, j’étais fière de regarder le JT et de découper des articles dans les journaux: j’emmagasinais des bribes de connaissances, j’entrais par intermittence dans les conversations des adultes. Après les premiers mois de voyage en solo, la première chose qui m’a frappée a été mon incapacité à regarder la télévision, moi qui ne la boudait franchement pas avant.

La hiérarchie des informations et le traitement de celles-ci me sidère: on explique peu, on montre des images chocs, puis on retourne à la météo, aux embouteillages, à la grêle ou aux micro-trottoirs. Bonne soirée!

J’avoue, je ne regarde la télévision que lors de grands drames, en prenant part à la grande séance d’hypnose collective, bouche bée devant le poste et les images qui tournent en boucle, impossible rationnellement de m’en dégager.

Et pourtant les journalistes sont des super-héros, alors pourquoi ce gâchis anxiogène?

 

Mook: un hybride entre magazine & « book »

Mook, l’expression franglaise me perce les oreilles comme un bruit sale de craie sur un tableau, mais je suis accro. Ce matin le diagnostic est tombé: j’ai eu le tort de passer devant une librairie – tentaculaire et tentatrice – et je venais d’être payée. Trois heures plus tard, j’essayais de rationnaliser ma razzia qui perçait mon sac à dos, mais j’avais au moins réussi à convaincre mon comparse de l’intérêt de ces précieux bouquins. « Tu me les prêteras, hmm? »

XXI, 6 Mois, Muze, et le petit nouveau 24h01. Je ramène six briques à la maison. 6 x 250 pages, j’ai de quoi m’occuper ces prochains jours, et remettre au lendemain tout ce que je dois vraiment faire.

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

mook magazine revue 6 mois XXI Muze 24h01 180°C

 

 

Des facettes de la réalité plutôt que la course à l’actualité

On parle pour la première fois de « mag-book » ou « mook » au Japon pour qualifier cette nouvelle forme, entre le magazine et le livre, entre la presse et l’édition. Plus dense que la revue illustrée, le mook secoue les codes de la presse, tant sur le fond que sur la forme.

Changement de format, de maquette, de temporalité: l’immédiateté de l’actualité cède la place à des sujets scrutés en profondeur, où illustration et photographie apportent un regard décrassé.

 

Des objets sans date de péremption

Cela m’a toujours perturbé d’imaginer les plus grands photo-reporters risquer leur vie pour vendre des images qui seront imprimées, vendues, puis jetées avec les pelures de légumes. A part la course au numéro désormais collector de « Charlie Hebdo« , qui garde précieusement des revues ou des journaux?

Mais pourquoi on les jette si vite?

Avec les mag-book, la question ne se pose même pas: on le rangera dans sa bibliothèque, on le posera sur la petite table du salon pour faire un clin d’oeil aux amis et entamer avec eux des conversations-fleuves ou pour les garder à l’oeil et encore le picorer, prolonger le plaisir de la lecture. Ces beaux objets ne sont pas jetables, et déjà ça c’est magique pour moi.

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

mook magazine revue 6 mois XXI Muze 24h01 180°C

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

Les atouts de cet objet journalistique hybride

 

Mais pourquoi le format mook grignote-t-il de l’espace médiatique et fait-il des émules dans la presse? 

 

Une autre lecture des faits: on y trouve des articles plus longs, plus illustrés, mais pas plus ronflants. L’agenda médiatique ne suit pas les diktats du 20h. Les grésillements politico-parisiens sont balayés pour gratter des sujets plus pertinents. Le format mook semble donner naissance à des néo-revues innovantes qui retrouvent les essentiels: informer, nuancer, donner de nouvelles perspectives sur le monde.

Le slow journalism ou le deep journalism: les journalistes ont dans ces magazines davantage de temps pour monter leurs sujets et les approfondir. La revue 6 Mois par exemple ne paraît que deux fois par an, et la plupart des mooks sont des trimestriels. Dans ces médias au long cours, le journalisme d’investigation se permet des grands écarts entre des sujets plus légers et des faits dramatiques remis dans leur contexte historique. Touffu, détaillé, varié, le long format du mook semble permettre un journalisme plus libéré, ancré dans l’investigation de terrain et décrassé de l’obsession de l’information instantanée.

Un journalisme plus narratif: grâce aux grands reportages au ton clair et descriptif, on entre dans des histoires humaines, dans la vie de témoins. On retient ces récits marquants et incarnés qui nous ont été contés dans ces livres d’actualité.

L’esthétique: maquette, illustration, BD, photographies, tout concourt à rendre ces néo-magazines les plus attrayants et singuliers possibles. On gargouille de bonheur en feuilletant ces très beaux objets de papier qui nous font croire qu’ils sont des oeuvres uniques, créées par des écrivains, des photo-reporters, des dessinateurs et des artistes de tous poils.

L’absence de publicité: le mook se veut sans publicité, et financé uniquement par ses lecteurs (d’où un prix plus élevé, généralement entre 10 et 25 euros).

 

Les détracteurs de ces ovnis médiatiques leur reprochent leur caractère bobo (ne serait-ce pas l’insulte la plus passe-partout de ces dernières années ?) mais pointent également du doigt une certaine uniformité des tirages: en effet, de nombreux mooks sont nés suite au succès inattendu de la revue XXI, et ont adopté les codes de celle-ci à la maquette près, en cherchant peut-être le filon marketing et non un renouveau du genre journalistique.

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

 

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In the mook for love

(titre ingénieusement trouvé par les Inrocks)

 

☆ Des mooks français

XXI: pour les mangeurs de reportages en immersion, pour ceux qui aiment laisser du temps aux journalistes, et voyager sur leurs pas. XXI est le père spirituel de tous les mooks français.

6 Mois: 350 pages dédiées au photo-reportage pour ceux qui détestent la superficialité de Paris Match. 1,3 kg de journalisme en images hautement addictif et éngergisant. Pour moi, c’est la publication la plus sexy des librairies.

Muze: un magazine littéraire ni intimidant, ni snob, et encore moins figé dans l’académisme universitaire, quelle prouesse! Je n’en reviens pas. Chaque numéro comporte un dossier thématique et des articles audacieux et nuancés.

France Culture Papier: un pari très audacieux, puisqu’il se propose comme la continuité de la radio France Culture, et permet d’approfondir des entretiens réalisés par les animateurs de la station, tout en proposant des sujets très éclectiques.

La revue Schnok: un mook qui s’intéresse avec malice à la culture populaire des années ’70 – ’80.

La Revue Dessinée: enquêtes, reportages et chroniques 100% dessinés.

180° C : un mook culinaire à la photographie sublime. Focus sur des chefs, des produits, et d’alléchantes recettes.

7h09 Carnet d’ailleurs: le pari éditorial est séduisant, on embarque dans les prémisses d’un voyage. Chaque numéro est consacré à une seule ville et le but de ce beau magazine est de décupler le désir de découvertes. Je garde précieusement le numéro consacré à New York en y mettant des post-it colorés.

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

 

☆ Des mooks belges:

24h01: « Le journalisme grand format du petit pays ». En passant dans la librairie Filigranes, j’ai trouvé ce joli magazine, lancé fin 2013, rangé à côté des XXI… Premier mook belge, il mêle habilement thèmes internationaux et sujets culturels belges dépoussiérés, le tout avec une esthétique franchement intéressante. Moi qui n’avait jamais acheté de magazine belge, j’en redemande.

Médorun autre mook made in Belgium dont la sortie est prévue pour l’automne 2015. Visitez leur site web, il est de bonne augure!

 

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

mook 6 Mois 24h01 Muze médias hybrides

 

☆ Des mooks québécois:

La revue Planches: revue 100% dessinée réalisée par des auteurs québécois. Mêmes les petits Français peuvent le trouver dans certaines bonnes librairies!

Le très réussi Caribou: Un magazine de reportages culinaires sans recettes? Une rédaction qui désire retisser le lien entre les producteurs québécois et les consommateurs? De la sociologie du goût du terroir? Oui, et le pari est tenu haut la main dans ce très beau magazine qui ose affirmer son originalité et ses valeurs très locales. On l’achète en format PDF ou papier et on dévore ses sujets sur l’une des gastronomies les plus fières du monde. A découvrir!

Urbania: Décalé, graphique, en ligne ou en papier, Urbania c’est un numéro par an mitonné par une équipe créative et touche-à-tout. Mention ébahie à l’originalité des thématiques et aux illustrations de Sébastien Thibault (qui officie aussi pour les visuels de Caribou Mag).

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Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Mook hybride médiatique entre livre et magazine

Written by | NowMadNow

Ce long voyage était prévu, fantasmé, mais pas comme ça! J'ai abandonné mon itinéraire pour créer un tour du monde aléatoire, ouvert aux rencontres et aux opportunités qui émergent toujours en chemin. Envoyez-moi un petit mot, on ira boire une jerricane de thé... quelque part.

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11 Comments

  1. Fannie

    15 mai 2015 at 12 h 56 min

    Merci pour cet article! Je suis passionnée par le journalisme et les enquêtes de fond, mais comme toi je me suis éloignée des médias mainstream. Je suis chaque numéro de XXI et 6 Mois, mais je ne connais pas les autres revues que tu mentionnes ici.
    Et les visuels sont superbes!

    • NowMadNow

      21 mai 2015 at 20 h 12 min

      Bonjour Fannie,

      merci pour ton passage par ici! J’ai toujours un de ces gros magazines dans mon sac, toujours un instant pour picorer parmi ces belles pages.

  2. Nico

    15 mai 2015 at 12 h 57 min

    C’est sympa d’avoir inclu la presse de toute la francophonie!

    • NowMadNow

      21 mai 2015 at 20 h 13 min

      J’ai découvert plein de choses 🙂

  3. Perrine

    15 mai 2015 at 13 h 58 min

    Je viens d’apprendre le mot « mook » et par la même occasion que je suis une lectrice de ce type de magazine car j’apprécie Muze et XXI pour les mêmes raisons que toi. Merci pour ce billet et pour la découvertes des autres revues.

    • NowMadNow

      21 mai 2015 at 20 h 15 min

      Quel vilain mot, n’est-ce pas?!
      Ca fait du bien des magazines qu’on ne jettera pas.

  4. Pingback: Mook: hybride médiatique entre livre et ...

  5. Sarah Zendrini

    21 mai 2015 at 3 h 27 min

    Merci pour le partage ! Article extrêmement intéressant qui m’apporte de belles découvertes.

    • NowMadNow

      21 mai 2015 at 20 h 16 min

      Bonjour Sarah,

      avec grand plaisir. Ces néo-magazines me fascinent, encombrent mon sac, (percent mon compte), je voulais un peu creuser ce joli sujet.

  6. Adil

    26 mai 2015 at 1 h 39 min

    Oui, oui, et oui !

    Je connaissais pas le terme, mais j’apprécie tout particulièrement ces types de publications indépendantes qui offrent du contenu de qualité et de fonds à l’époque tout va plus vite que jamais et que l’information se consomme comme du Mac Do.

    J’adore ces médias intemporels qui traitent de sujets pas misérables comme les médias traditionnels.

    D’ailleurs je conseille la revue québécoise Nouveau Projet.

    Sinon les mensuels restent assez cools grace aux tavlettes. À mon gout, l’application Next Issue (5$/ ‘ois) est un must have.

    Excellent article encore une fois mademoiselle. Je comptais contacter 6mois pour mon voyage en Inde :p.

  7. Samuel Bourille

    6 septembre 2015 at 14 h 07 min

    Yep tout à fait d’accord avec ton article, ces revues sont une bouffée d’air frais dans la frénésie actuelle. Je suis particulièrement fan de la « Revue Dessinée », étant adepte de BD, avec en plus du côté informatif et ludique, le plaisir de découvrir aussi des dessinateurs que je ne connais pas ! Du tout bon.