Les profs à l’école n’en parlent pas vraiment. Ils disent que si ça nous intéresse, on n’a qu’à aller au musée. Et à la maison, je n’ose pas aborder le sujet, mes parents ont perdu des membres de leur famille et tous leurs amis. Mais les touristes m’en parlent, cramponnés à mon scooter.
// Phnom Penh : des lieux pour essayer de comprendre la période des Khmers Rouges
Ce n’est pas de l’histoire ancienne. C’est là, c’est arrivé il y a peu de temps.
C’est ce que j’ai pu entendre de Ia part de plusieurs personnes rencontrées en visitant la prison Tuol Sleng et les champs d’extermination Choeung Ek. Je suis reconnaissante de l’enseignement que permettent ces lieux, mais certaine de ne plus y remettre un orteil. Ces lieux sont porteurs d’une histoire très difficile compréhensible, par leur échelle, leur absurdité, leur barbarie.
Se promener seule là-bas est une expérience marquante et lugubre et dès la première photo, j’ai remballé mon appareil. Certains arrivent à capturer l’atmosphère des lieux et rendent hommage aux victimes en véhiculant ce qui s’est passé. Mais je ne me sentais pas « la légitimité » de prendre des clichés.
// Rappel des faits historiques
Les voyageurs qui racontent leur découverte du Cambodge ne manquent jamais de vanter la chaleur et les sourires des Cambodgiens. L’histoire récente du pays est pourtant en contraste des plus amer avec cette image idyllique.
Le 17 avril 1975, les Khmers Rouges prennent Phnomh Penh et forgent à partir de là le régime le plus radical jamais connu par le pays. La violence employée pour cimenter une société nouvelle est généralisée, nourrie par la paranoïa d’un régime qui voit des traîtres partout. Menés par un jeune érudit, Pol Pot, ayant étudié à Paris, les Khmers Rouges rebaptisent le Cambodge en Démocratie Kampuchea. Ils lui assignent une mission : le pays doit devenir une immense coopérative agricole et tous, enfants, vieillards, infirmes, doivent travailler aux champs comme des esclaves.
Le 7 janvier 1979, les Vietnamiens libèrent la ville-fantôme de Phnom Penh. Une guerre civile déchire le pays jusque dans les années 80.
On estime qu’environ deux millions de personnes ont péris à cause des hommes de Pol Pot et qu’un million de personnes supplémentaires sont mortes de faim.
// La prison Tuol Sleng
Tuol Sleng était au départ une école et a été transformé en prison politique de haute sécurité par les Khmers Rouges entre 1975 et 1979. On estime que 20 000 personnes y ont été détenues, et seules sept y ont survécu. Ceux qui ne périssaient pas pendant les sessions de torture étaient emmenés en dehors de la ville et battus à morts pour ne pas gaspiller des munitions.
Les anciennes salles de classe servaient de cellules ou de salles d’interrogatoire, toutes les fenêtres et les balcons recouvertes de fil barbelé pour empêcher les prisonniers de se suicider.
D’autres centres de torture étaient répandus à travers le pays, mais Tuol Sleng était de loin la plus importante.
Cet ancien centre de détention et de torture est désormais un musée dédié aux victimes du régime de Pol Pot.
// Les regards des prisonniers
A la manière du régime nazi, les Khmers Rouges ont méticuleusement rassemblés des informations sur les prisonniers, prenant des photos de chaque nouvel arrivant et archivant les confessions obtenues après des heures de torture.
Ces photos sont aujourd’hui affichées sur les murs de l’ancienne prison. Impossible d’échapper à ces regards dès que l’on entre dans le bâtiment.
Les premières cellules sont en outre laissées dans l’état dans lequel les Vietnamiens les ont trouvés lors de leur offensive : outils de torture, photos des cadavres ligôtés à leur lit ou laissés au sol, mobilier.
// Killing Fields de Choeung Ek
Situé à 14 km au sud de Phnom Penh, un ancien verger a servi de champs d’exécution pour le régime des Khmers Rouges. On estime que cent prisonniers par jour y étaient battus à mort puis jetés dans une décharge.
Le mémorial présente les crânes de 8000 personnes et leurs vêtements en friche.
// Des lieux de controverse encore aujourd’hui
Bien que plus petit en taille, la prison de Tuol Sleng fait irrépressiblement penser aux camps de Buchenwald ou d’Auschwitz. Et ce même souci de planification systématique des exécutions est particulièrement perturbant.
Ces visites glauques au possible cadrent mal avec la légèreté que l’on attend souvent de vacances à l’étranger, mais ces quelques passées là-bas valent tous les discours, toutes les lectures. Traverser le Cambodge sans s’y arrêter est faire le choix de se mettre un bandeau sur les yeux.
Malgré leur importance historique, ces lieux sont pourtant étonnamment peu visités par les Cambodgiens eux-mêmes. Des associations, cambodgienne et internationale, essaient de remédier à cela.
La prison et les champs d’extermination ont été vendu en concession à une compagnie japonaise, les billets d’entrée ne bénéficiant donc pas à la population cambodgienne.
L’état cambodgien continue par ailleurs à refuser d’accorder aux dépouilles des funérailles selon les rites bouddhistes accordés aux défunts, laissant les os disposés en spectacle pour les touristes.
Tuol Sleng Genocide Museum
Rue 113, Boeng Keng Kang, Phnom Penh
Killing Fields de Choeung Ek, à 14km au sud de la ville.
Des clichés très impressionnants des lieux ont été pris par le photographe londonien Roscoe Duncan lors de son dernier voyage au Cambodge. On peut les voir ici.


Bonjour,
Excellent article.
J’en profite pour signaler une petite erreur sur le lien pour les photos :
Il faut enlever un h qui est en trop.
La bonne adresse :
http://www.facebook.com/media/set/?set=a.214038218654864.54038.107609452631075&type=3
Je n’ai visité que la prison, je n’ai pas eu le courage pour les killing fields.
Et les regards des prisonniers m’ont également énormément marquée. Vraiment, pour longtemps.
C’est dur, ça laisse impuissant.
D’autant plus quand on sait que les coupables sont dans les rues du Cambodge encore aujourd’hui ou morts tranquillement à l’issue de leur petite vie.
Dur, injuste, mais il FAUT en être conscient et ne pas oublier au moins. En parler sur des blogs comme on fait va au moins dans ce sens là…
@ Lucie: ces lieux restent en tête et donnent immédiatement envie d’en apprendre plus sur l’histoire du pays, de poser des questions ciblées aux gens.
@ Tiphanya: ta réponse me rassure, en prenant ton temps tu vas te régaler. Ces deux pays sont très riches, un eldorado pour les voyageurs.
NowMadNow
Je suis tout a fait d’accord avec toi, ne pas y aller, c’est se mettre un bandeau sur les yeux. Ces lieux sont tres importants.
Pour l’instant c’est encore le stade de projet, mais ce sera un mois minimum. J’aime prendre mon temps.
@ Tiphanya: va au Laos et au Cambodge! Ce sont deux pays très différents et tu ne vas t’ennuyer. Tu vas y rester combien de temps?
@ Voyage Pérou: la visite que j’ai fait ado aux camps de Buchenwald reste vraiment gravée. On devait sérieusement décompresser le soir pour se changer les idées.
Il faut aller dans ces lieux de « mémoire », drôle d’expression et utilisée à toutes les sauces. Non, pour moi non plus il ne s’agit pas de voyeurisme, bien que le gouvernement cambodgien pourrait répondre au souhait de nombreuses associations et accorder un rite religieux aux dépouilles littéralement entassées pour les touristes.
NowMadNow
Je vais passer pour une voyeuse, mais j’envisageais justement avec mon namoureux un voyage au Cambodge et au Laos et ton billet renforce mon envie d’y aller.
Je connais très mal l’histoire du pays et Pol Pot est un nom que je connais sans en savoir plus. Du coup le Cambodge apparaît comme une destination pas seulement ensoleillée.
lTu as dû avoir le même sentiment que moi lorsque j’ai visité un camp de concentration en Autriche. C’est très émouvant et assez difficile, mais il faut y aller pour savoir que ces choses se sont produites, c’est en quelque sorte le patrimoine obscur de l’humanité. La pire chose serait de le fermer au public. Certains voient la visite de ce genre de lieux comme du voyeurisme, pas moi. Je considère que c’est justement respecter ces victimes en refusant de fermer les yeux.
@ Myriam: difficile mais plus qu’instructif, l’impact est beaucoup plus durable que la lecture d’un livre d’histoire.
C’est également la photo d’un des survivants qui m’a le plus marqué.
Merci d’être passée par ici miss
NowMadNow
Rien qu’en lisant ton article, je ressens déjà un malaise alors j’imagine qu’aller sur place doit être une expérience vraiment difficile. C’est important de le faire et d’en parler mais je comprends que tu n’y remettes plus les pieds. Les photos de Roscoe Duncan sont effrayantes et celle de l’un des 7 survivants est vraiment poignante.